Étude de spécialité

09Blessé pendant la « vacherie universelle », accuse de prise de position collaborationnistes et racistes Durant la Seconde Guerre mondiale, Louis-Ferdinand Céline est toutefois un témoin visionnaire dont l’œuvre convulsive reflète tous les désordres du monde au XX ème siècle.
Maître du « lyrisme de l’ignoble », son écriture révèle une dimension tragi-comique ou la féerie catastrophique se mêle a l’épopée. Son esthétique se fait l’expression d’une vision existentielle désenchantée propre à instruire l’homme sur lui-même.
L’Homme, dont Céline dresse le portrait, et dont il a fait son ennemi principal, est profondément déshumanisé à ses yeux.
L’identité problématique
L’être célinien connaît une crise d’identité aux multiples formes; familiales, sociales: on sait les difficultés de Ferdinand (Bardamu), médecin misérable; les conflits sont partout, coexistensivement au cœur de l’être et dans ses rapports avec les autres.
Le jeune Ferdinand a du mal à s’intégrer dans une société en crise, ses déboires professionnels occupent une place considérable dans Mort a crédit ; son père Auguste es un rate qui étouffe dans la compagnie d’assurance ou il est employé; la mère se tue au travail, tenant sa chance dans le petit commerce : la brocante, le travail de dentellière à domicile… Mais dans une société « moderne », en pleine mutation, les adaptations sont difficiles. Entre le père aigri et le mère résignée, l’enfant est porteur, malgré lui, des ambitions frustrées, et comptable des efforts désespères de ses géniteurs ; outre son entourage victimaire, il a à affronter, plus seul encore, une société dans laquelle il se sent aliéné, agresse, meurtri.
Pour l’auteur, le progrès sera la catégorie ultime de l’impensable tant il rivalise avec la mort ;  le cerveau de Courtial suicide est un magma déliquescent tout comme les patates grouillantes de vers, fruit de ses idées, et de ses « techniques » !
Une des grandes causes de conflit du moi avec la société est évidemment le Progrès en raison des changements qu’il entraîne et dont il faut bien coûte que coûte tenir compte.
Céline est fascine par le progrès – que l’on pense aux passages sur l’Exposition universelle et aux changements rapides qu’observe Ferdinand a son retour a Paris après la mort de Courtial -, mais il n’en est que plus en réaction contre cette course effrénée qui, profondément, selon lui, déshumanise davantage les hommes, au point de les emporter assottes inconscients, vers leurs propre disparition.
Est dénoncée d’abord la rapidité des changements éphémères : « Je vais vous vous confier une bonne chose…progrès !...ils sont comme les ministères, ils se montent, on les gonfle, ils se défont…le temps de les voir, ils existent plus… » (Nord, p.249).
Si le progrès est destructeur, c’est qu’il est anéantit le rapport de l’Homme a l’espace, autre expérience de l’altérité ; ce dernier se trouvera alors prive de repères, en perte d’individualité. Si le progrès est néfaste pour Céline, c’est que, contre nature, il fait sortir l’Homme du cours du  Temps pour le jeter plus irrépressiblement dans la mort, dans la guerre, et le faire régresser.
L’Homme machine
Le progrès, loin de permettre à l’homme de développer son humanité, le ramène au niveau de son invention, le confond avec ses réalisations techniques : la machine, dont il devient l’esclave et qui finira avec le temps par déposséder de lui-même et le tuer ; plus simplement le Progrès lui fait remonter le cours des siècles vers l’état ou il n’était lui-même qu’un robot abruti, vivant sans recul critique su lui-même.
Les pages sur le taylorisme applique au travail des hommes dans les usines Ford, pages qui succèdent aux séquences sur l’Afrique - n’oublions pas comment sont traites les Noirs, et que Ferdinand est lui-même vendu comme esclave avant de se retrouver sur une galère qui lui permettra d’accoster aux rives de l’Amérique : extraordinaire refiguration a rebours de l’Histoire  -, ces pages, en soi et à leur place dans Voyage, sont exemplaires.
Le premier pamphlet de Céline, Mea culpa, en 1936, déploie toute une vision horrifique, haineuse du machinisme que le passage du Voyage sur les usines Ford faisait tourner – par le truchement du travailleur Ferdinand (Bardanu) – à la compassion pour les Hommes – machines ; passage qui, lui-même démentait les communications propatronales, de l’expert hygiéniste que fut Céline, à la Société de médecine de Paris.
L’Homme qui connaît le malheur de bousculer le cours du Temps, emballé par le progrès, régresse, pire fait du surplace puisque, aux yeux de Céline, il n’a jamais été qu’un vicieux jouet de son autodestruction.
Le lecteur violenté
Tous ces reversements, que nous avons évoques et passes en revue, aboutissent sans surprise a l’effet de basculement auquel ne peut que conduire cet antihumanisme radical : Céline, de par les retombées de son parcours de collaborateur principalement, va retourner tout entière contre lui-même sa haine des hommes ; manière de fonder la nature, ontologiquement et anthropologiquement, sa position de buc émissaire ; buc émissaire qu’il a effectivement été parce qu’il s’est retrouvé du mauvais côté de l’Histoire.
Céline fait de ses personnages des bucs émissaires et, tout a la fois, la cible de son propre public. Cette haine dont Céline – hurlant ces souffrances, dans la trilogie allemande en particulier, au moment où il est aveugle à sa propre déshumanisation et inhumanité de pamphlétaire – prétend être la victime expiatoire, il va la renvoyer, en la mesurant car il tient à être lu, à son lecteur. Ce dernier subira une violence calculée, faite d’attaques et de retraits.
Le plaidoyer de Céline – nourri par son antihumanisme – a consisté, comme on le sait, à nier toute solution de continuité quant à ses différents engagements que ce soit dans la Première Guerre mondiale ou dans la collaboration ; dans tout cas, il aura voulu servir son pays, les Français ; en voulant, en particulier, leur éviter la Seconde Guerre mondiale par ses pamphlets sensés leur désigner les vrais responsables, les profiteurs et les ennemis de la race blanche : les Juifs !
La haine des conflits, de la guerre, l’aura conduit au pessimisme désabusé puis à la haine de l’autre, en qui il voit et s’est fait un ennemi personnel. Il en est résulté un individualisme exacerbé et misanthrope – exprimé de fait dès Voyage ; le nihilisme de Ferdinand (Bardamu) ne pouvant qu’alimenter une forme d’engagement – à commencer par son entrée subite et contradictoire dans la guerre au début de l’œuvre ! – pour tenter de prendre sa revanche dans un idéalisme mortifère où toutes les postures et les postulations, entre parler et dire, finissent par se confondre.
Par un effet de rémanence, toutes les agressions du monde se rencontrent, se libèrent, se résorbent en la personne du narrateur. Cette stratégie et cette poétique de l’interlocution finissent par instituer en tribunal populaire, en peuple, en masses, en foules, le public des lecteurs dont il faut se protéger en le sollicitant pathétiquement.

Mandache Florina
Şcoala Gimnazială Merişani
(Postat ianuarie 2017)

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